J’ai couru avec une légende vivante. Quelques heures, quelque part en Pennsylvanie, environ 25 kilomètres. J’ai accompagné Scott Jurek pendant qu’il tentait de battre le record de traversée du sentier des Appalaches.

Tout a commencé par un message de Frédéric par Facebook : « Dis, tu connais quelqu’un qui voudrait faire le taxi pour Alexis? Il faudrait le récupérer à JFK puis aller rejoindre Scott Jurek sur l’AT pour prendre des photos du Grand Trail. »

Voyons : sept heures de route de Montréal à New York, au moins cinq heures de New York jusqu’à un point inconnu du sentier des Appalaches qui nous sera communiqué en cours de route par Jenny, la femme de Scott, dormir sur place dans la voiture, suivre Scott pour prendre des photos puis revenir à Montréal. En plein milieu de la semaine?

« Moi : je peux y aller si tu veux! »

Mon ami Frédéric préparait alors avec son frère Alexis leur livre Grand Trail, un superbe ouvrage entièrement consacré aux plus beaux parcours d’ultra-trail du monde ainsi qu’aux champions de ce sport. Parmi ces champions, bien évidemment, il y avait Scott Jurek. Multiple vainqueur des courses Western States, Hard Rock et Badwater, entre autres exploits. Une véritable icône de cette discipline. Une occasion unique que je ne pouvais tout simplement pas laisser passer.

Alors, je suis parti. Une heure plus tard, je me heurte à l’incrédulité du douanier, que mon histoire et mon anglais maladroit ne semblent pas convaincre. « Tu vas faire des centaines et des centaines de kilomètres pour récupérer un Français à l’aéroport et ensuite aller prendre un gars en photo dans la forêt? » Ouais, bon, résumé comme ça, c’est sûr que ça semble louche.

Ensuite, naviguer en banlieue de New York pour rejoindre Alexis quelques secondes après sa sortie de l’avion, c’était un petit miracle, mais rien comparé à notre chasse au Jurek. Car voyez-vous, le sentier des Appalaches est un sentier étroit qui traverse montagnes et forêts. Parfois, il coupe une route et replonge dans la verdure. Il nous fallait trouver un coureur soit en mouvement, soit endormi, le tout en pleine nuit, sous une faible pluie, à une de ces intersections anonymes au fin fond de la Pennsylvanie.

Alors que nous tournions plus ou moins en rond sur des routes de campagne, j’ai soudainement aperçu, au travers des gouttes de pluie sur le pare-brise, deux minifourgonnettes stationnées en retrait sous les arbres. Coup de frein, je me stationne, nous sortons. Et voici Scott Jurek à moitié nu en train de se rincer après une vingt-et-unième journée de course. À côté, sa femme et deux autres légendes de l’ultra-trail : Karl Meltzer et Rickey Gates. Nous y sommes! Demain à l’aube : photos!

« Go big or go home », m’a dit Scott alors que je discutais avec lui pendant ces quelques kilomètres en sa compagnie. Pour finir sa carrière en beauté, il ne voulait pas faire les choses à moitié. Battre un formidable record vieux de trop nombreuses années était un moyen à la hauteur de sa réputation. Un sentier de près de 3500 kilomètres, partant de la Géorgie et se terminant dans le Maine. Un ultra-marathon quotidien pendant 46 jours d’affilée.

Mais si vous pensez que courir est difficile, essayez de faire comme Scott, c’est-à-dire enchaîner les ultras en compagnie d’illustres inconnus (comme moi) qui le rejoignent en tout temps pendant la journée pour l’accompagner, l’encourager, le féliciter ou discuter. Et Scott, en fonction de son humeur du moment, souriait, répondait, restait silencieux, mais toujours avançait.

Pendant ce temps, Jenny, présente à ses côtés durant l’intégralité de sa traversée, devait gérer les médias, les amis venus assister Scott durant quelques heures ou quelques jours, naviguer d’un croisement à l’autre du sentier avec la fourgonnette pour ravitailler son ultra-marathonien de mari à intervalles réguliers, empruntant pour ce faire d’obscurs chemins forestiers inconnus du GPS, nourrir l’animal et en prendre soin du matin au soir.

Une fois la mission d’Alexis remplie et mon fantasme de partager quelques foulées avec un authentique champion réalisé, j’ai allumé le GPS de la voiture pour savoir quelle distance nous séparait de Montréal, car le lendemain, je devais retourner travailler. Clic, clic, clic… 950 kilomètres. Oh…

Le lendemain, complètement crevé mais heureux, je partageais sur Facebook une photo de Scott et moi fendant vaillamment les denses forêts américaines. Comme je n’avais mis aucun de mes amis au courant de cette escapade, plusieurs ont pensé à un trucage. Mais non, j’y étais!